Martine Brethous est entrée à l'hôpital « le 22 décembre, je peux vous le dire ». Et dans cette chambre du service d'oncologie depuis quatre semaines. « C'est très long. Heureusement, j'ai des visites de ma famille tous les jours. C'est une chance. » Et puis il y a Catherine Lavie, la socioesthéticienne. « Ma petite esthéticienne », l'appelle Martine Brethous. Sa prestation entre dans le vaste champ des soins de support (lire par ailleurs). Peu importe la nomenclature aux yeux de la patiente : « Quand elle s'occupe de moi, ça me remonte le moral. »
Martine Brethous aime la voir entrer, ouvrir sa mallette, sortir un à un les flacons, cotons, baumes… « Ca me fait du bien. Surtout à moi qui déteste les médecins et les hôpitaux. Ca faisait des années que je ne voyais plus de médecin. Pourtant j'aurais dû… » Dans le dos des médecins, la maladie s'est insinuée. Sa victime a subi une mastectomie et lutte contre le cancer. Mais « avec ma petite esthéticienne, j'oublie tout ».
Pour une petite heure volée, plus ou moins. Catherine prend le temps. « C'est surtout un moment de douceur. Un peu de plaisir. » Les deux femmes échangent peu de mots. La patiente ferme les yeux, parce qu'on savoure mieux ainsi. Crème hydratante, exfoliant, masque « très frais qui détend la peau ». L'esthéticienne en est au « modelage ». Elle fait glisser entre ses doigts les plis de la chair assouplie. Délicieuse sensation, « on ne pense plus à rien », chuchote Martine.
La dame goûte de nouveau au plaisir d'entendre : « Tu as bonne mine. » Et de savoir sincère celui qui formule ce constat. « Vous pouvez pas savoir la déchéance que c'est, de se voir dans le miroir, quand on est malade comme moi. Je me suis vue dans un fauteuil. Ca fiche ''un pet''.» Elle confesse un an de « laisser-aller ». Croyez-vous que le cancer laisse grand loisir pour se montrer coquette ? « Je ne voulais plus voir personne. »
Catherine Lavie se souvient de sa rencontre, trois semaines plus tôt, avec « une dame qui tenait une couverture jusque sous son nez ». Les soins médicaux, associés aux bons soins de l'esthéticienne, conduisent au redressement des corps. La professionnelle intervient depuis
11 ans, dans les services du centre hospitalier. Aujourd'hui, sous l'égide de la Ligue contre
le cancer. « On les voit passer d'une certaine crispation à une détente. On voit s'ouvrir les épaules. »
Martine Brethous n'y croyait pas, mais aujourd'hui n'en doute plus : « Ca aide dans la lutte contre la maladie, parce que ça donne du moral. Je sais que si on se laisse aller, on est foutu. » L'irruption du plaisir pour ce corps contraint par le traitement dit une possibilité nouvelle. Mais aussi un bouleversement : « Ce corps, on le pique, on l'agresse avec des produits, confirme Catherine Lavie. Et ce n'est pas toujours facile pour quelqu'un qui souffre depuis des semaines ou plus, d'accepter ce plaisir. »
Autant que le plaisir, le reflet entre en jeu. Une maladie qui fait perdre les cheveux, ici un sein, bouleverse l'identité. Avec elle la relation aux autres. Sa propre place. « Tout cela touche à la féminité, évidemment. Mais je dirais plus généralement au lien que nous avons avec les autres. Notre image est notre premier contact avec l'autre. C'est vrai pour les hommes comme pour les femmes. »
L'esthéticienne parle de son « outil de travail futile » pour mieux renverser cette idée. « Ici, l'esthétique correspond aussi à un besoin d'être rassuré. D'être bien. » Le « besoin » ou l'inverse du futile.
Catherine vient de masser les mains de Martine. « Vous voulez que je vous maquille un peu, pour finir ? Un peu de poudre ou de fond de teint ? » Elle connaît la réponse. Un peu de rose pour les lèvres, aussi. « Je voudrais bien un peu de noir au crayon, sous les yeux… » Martine fait durer le plaisir. « Tant que je peux la garder avec moi, j'invente toujours quelque chose. » Elle le confesse dans un sourire, alors Catherine appliquera aussi un peu de mascara. « Voilà, vous avez des yeux de biche. Vous avez des cils magnifiques. »
Cette fois, les deux femmes ont épuisé tous les recours qu'offre la mallette aux douceurs. Catherine doit la refermer. « À mardi, hein ? », s'assure Martine. |